Nous sommes en 1947 et les Delmore Brothers ont l'excellente idée de s'associer avec Merle Travis et Grandpa Jones pour enregistrer quelques morceaux de gospel. Super-groupe de circonstance armé mieux que personne pour vous faire quitter l'attraction terrestre. Vérification immédiate :
Aucune rareté sous le sapin aujourd'hui, seulement un pur classique hérité de Big Bill Broonzy, que Little Walter reprend en guise d'hommage peu après la mort de ce dernier au mois d'août 1958. Nous sommes à Chicago dans les studios Chess et c'est peu de dire qu'il y a du beau monde derrière Little Walter : Muddy Waters, Luther Tucker, Otis Spann, Willie Dixon et George Hunter (ou Francis Clay).
Little Walter - Key To the Highway (1958)
Et sur l'autre face, c'est peut-être encore mieux. Un instru complètement distordu où l'harmonica de Little Walter rivalise avec la guitare de Muddy Waters pour la plus grande jubilation de vos oreilles. Car, oui, l'autre "Rock Bottom" est aussi grand que celui du sieur Wyatt.
Voici un trésor tout ce qu'il y a de mieux caché. Le guitariste Harry Taussig ne fit qu'un album extrêmement rare dans les sixties (en 1965), puis participa à une compilation tout aussi peu répandue (en 1967) qui réunissait la fine fleur des défenseurs de l'American Primitive guitar : John Fahey, Robbie Basho, Max Ochs ainsi que le bluesman Bukka White. Il ne laissa ensuite plus aucune traces enregistrées avant 2012, date à laquelle il sortit discrètement d'un si long silence. Or "Fate is Only Once" est un album magnifique et sur ce disque la chanson qui porte le même nom et clôt le disque est une merveille en équilibre perpétuellement instable que la Cellule se fait un devoir de mettre au plus vite entre vos oreilles.
Aujourd'hui, c'est Alan Lomax qui nous emmène au fond de l'Alabama à l'occasion d'une étape saisissante de son grand voyage dans le sud des Etats-Unis de 1959-1960. L'ensemble des chanteurs amateurs qu'il a enregistré formaient une chorale spontanée qui n'a pas pris de nom particulier mais leur réunion eut lieu lors de la 56e Convention Annuelle de l’Association Musicale de "Sacred Harp" à Fyffe dans le comté de Dekalb, le 9 décembre 1959. La première convention remontait, si je ne m'abuse, à il y a pile 117 ans, ce qui ne nous rajeunit pas. Et ce qui nous rajeunit encore moins, c'est que le morceau, lui, date de 1783. Je vous laisse faire le calcul mais l'arrière-grand-mère de votre arrière-grand-mère n'était peut-être pas encore née. Foin des nombres, laissez-vous entraîner par ce chant hors d'âge célébrant les bergers de Bethléem, qui a emmagasiné de l'énergie pour plusieurs générations. On pourrait se croire dans les Balkans ou dans les Alpes. On ne sait pas à quelle époque. Tout s'embrouille! Exaltation!
La Cellule vous propose, aujourd'hui, un petit voyage en apesanteur. C'est la grande dame du kantele carélien, Ulla Katajavuori (1909-2001), immense virtuose de l'instrument national finlandais, qui nous fait décoller. Il y aurait infiniment à dire sur la pureté cristalline du son du karele, sur son importance dans la culture finnoise depuis le Kalevala et sur Ulla Katajavuori elle-même, son interprète emblématique. Soit, mais pour une découverte, il suffit peut-être de se laisser emporter par "Karelske Vagguisa", un de ses tout premiers morceaux à avoir été enregistré, en 1949 précisément :
L'année dernière, le label Analog Africa a sorti une des toutes meilleures compilations de son riche catalogue tropical :Jambú e Os Míticos Sons Da Amazônia. Direction l'Amazonie donc où il s'agissait cette fois de découvrir le genre plein d'énergie du Carimbó : musique de fête, pleine de rythme, de cuivre, de flute. La potion vraiment la plus efficace contre la mélancolie!
Parmi les nombreuses pépites effervescentes du disque, on trouvait ce morceau de l'Orchestre d'Orlando Pereira :
Orchestre d'Orlando Pereira - Carimbo Para Yemanja (1975)
En farfouillant sur la toile, on pouvait dénicher pas mal de disques de ce combo actif durant les 60's et les 70's et notamment une excellente compilation toute de rose vêtue, exploitée par les fins connaisseurs d'Analog Africa : "As 14 mais do Carimbó", d'où nous tirons à notre tour spécialement pour vous deux morceaux pleins de saveur.
Henry Thomas (1874-1930), alias Ragtime Texas, les spécialistes du blues le connaissent bien. On est là aux plus près des sources du genre, quand celui-ci se dégage progressivement des genres adjacents. Mais traduisons pour vous un peu de Greil Marcus pour les présentations : "Thomas était né à l'est du Texas en 1874, et se lança pour chercher fortune - le mot de fortune renvoie ici étymologiquement à la chance, au hasard, certainement pas à la possibilité d'amonceler des quantités d'argent - à peine une dizaine d'années plus tard, comme un vagabond suivant les voies ferrées, vivant de sa musique et de la générosité des femmes, prenant le surnom de "Ragtime Texas". C'était déjà un musicien professionnel quand il joua à l'exposition universelle de Saint-Louis en 1904. Fils d'anciens esclaves ayant grandi avant que la culture noire de l'époque post-esclavagiste ait adopté ses nouvelles formes, Thomas plus qu'aucun autre musicien noir ayant été enregistré était à l'aise pour jouer les plus anciens genres de musique noire qui s'étaient développées avant la Guerre Civile. C'était une part naturelle de son répertoire. Ce qui incluait les chansons racontant des histoires, des fables, des chansons de travail (work calls), des histoires où prudemment les personnages étaient remplacés par des animaux, soit toute une tradition didactique et de divertissement ou le "je" comme manifestation tangible de l'artiste s'affirmant lui-même était absent ; une tradition qui ne correspondait déjà plus à la vraie position de Thomas, un noir indépendant lancé dans le vaste monde. Au même moment, dans les années 80 du XIXe siècle et les premières du XXe, de nouvelles tradition émergeaient en effet - jazz, blues, ragtime - plus en accord avec la situation de musiciens tels que lui, avec leur nouvelle mobilité hors des communautés géographiquement fixées et, bien sûr, Thomas était aussi partie prenante de ce mouvement. Il ne chantait pas vraiment des chansons racontant la vie des anciennes communautés déjà à moitié oubliées mais des chansons reliées aux traditions de ces anciennes communautés et, en outre, c'était aussi un homme moderne, un bluesman, un chanteur qui n'exprimait alors pas tant un esprit communautaire qu'une individualité s'adressant à cette communauté." Mais pour en savoir plus, allez donc voir ce texte qui date déjà de 1976 ici.
Loin du versant le plus tragique du blues, Henry Thomas nous parle donc d'une époque plus ancienne en train de se dissoudre dans la modernité trépidante du XXe siècle. De cette époque primitive est issue l'espèce de flûte de pan qui rythme les morceaux d'Henry Thomas. Elle est même censée venir d'Afrique. Sur "Railroadin' Some", elle imite la vapeur du train et vous embarque pour trois minutes de bourlingue, d'une gare à l'autre, avec les tramps des années 20.
Henry Thomas "Railrodin' Some" (1929)
Avec "The Fox and Hounds", c'est la frénésie de la perpétuelle course poursuite des vagabonds que souligne le flûtiau céleste de Henry Thomas, aussi appelé quills.
Henry Thomas "The Fox and Hounds" (1927)
Le sujet de "Bull Doze Blues" n'est pas très différent, mais vous reconnaissez là sans peine la source d'un des morceaux les plus célèbres de 1968, n'est-ce pas?