Depuis que l'album s'est posé sur la platine il y a une semaine, il ne l'a pas quitté ou presque. Je ne me lasse pas une seconde de réécouter encore et encore "Off The Fence", le disque que James Hunter vient tout juste de sortir sur l'étiquette, Easy Eye Sound, de Dan Auerbach après treize ans passés chez Daptone. Mais pourquoi donc un tel attachement immédiat? Sans doute parce que ce petit disque de douze morceaux et 40 minutes est un pur délice parfaitement balancé, c'est évident. Peut-être aussi parce qu'en écoutant une telle merveille de soul intemporelle (elle aurait pu être enregistrée il y a 60 ou 65 ans), on cède à l'envie d'arrêter le temps au moment même où notre monde est en train d'exploser. La Cellule vous propose deux extraits du disque pleins de classe, mais pleins à rabord, pour vous mettre l'eau à la bouche.
The James Hunter Six - Let Me Out of This Love [2026]
The James Hunter Six - Trouble Comes Calling [2026]
Ce trio de Los Angeles jouit d'une célébrité vraiment très discrète : invincibilité et invisibilité, pure consonance. Douze 45T entre 1965 et 1971 tout de même, nous dit Discogs. Celui sorti en 1968 sur l'étiquette Double Shot nous offre pourtant une certaine idée de la perfection dans un sous-genre fort estimé dérivé de la soul soyeuse des Impressions.
The Invincibles "Keep On Tryin'" (1968)
PS : La chouette chouette de la rue Podskalska (Prague) qui surveille ce post n'est pas plus connue que les invincibles de la cité des anges. Elle mérite de l'être.
Quand Little Anthony rencontre Sam Cooke en 1959 à New-York, ce sont pas tout à fait deux générations qui entrent en contact, mais presque. Jerome "Little" Anthony Gourdine, à tout juste dix-neuf piges, est le leader d'un groupe de doo-wop qui vient de changer de nom - les farceurs ("Jesters") sont devenus les Imperials tout de même plus majestueux - et qui est sur le point de se transformer en machine à tubes qui vont squatter les charts pop du début des 60's. Sam Cooke, de dix ans son aîné, est quant à lui tout en haut de l'affiche, considéré depuis longtemps comme l'un des plus grands musiciens noirs que l'Amérique ait jamais enfanté. Les puristes ont pleuré sa désertion du circuit gospel mais sa popularité est immense. La collision imprévue de l'étoile à son zénith et de la jeune pousse donne naissance à un des morceaux les plus intenses de la période (qui détonne passablement dans la discographie du petit Anthony).
Little Anthony & The Imperials - I'm Alright (1959)
Nous sommes en 1982 et Andrew Waarts retarde par bonheur d'un ou deux guerres quand il sort cet album merveilleux qui est peut-être le meilleur album de soul de cette année-là - qui d'autre? je vous le demande bien - album dont cependant personne n'a entendu parler. Il est vrai qu'il appartient à la scène gospel-funk de l'Illinois à l'exposition relativement limitée sur le marché pop mondial. Le respect des modes de l'heure semble aussi une contrainte aux injonctions relativement limitées dans le coin. Si bien que le disque - musiciens parfaits, arrangements magnifiques - brille dans un écrin qui fait penser à l'âge d'or de Curtom. Jamais je n'ai swingué avec une telle euphorie à l'énoncé des dons prophétiques inégalés de Saint-Jean le Baptiste.
Un tour à La Nouvelle-Orléans aujourd'hui avec ce single de Willie West. Le chanteur rejoindra plus tard les Meters mais pour lors, nous sommes en 1970, ce sont les Meters qui viennent le soutenir le temps du petit 45. Allen Toussaint est aux manettes et il a écrit les deux morceaux. Sur la Face A, Fairchild grouve (tiens, pourquoi ne pas franciser?) avec pure classe.
Willie West "Fairchild" (1970)
Sur la face B, un blues dévoile l'autre facette du talent de Willie West.
Parmi les joyaux musicaux de la corne de l'Afrique, rares sont ceux venant d’Érythrée (petit tour d'horizon ici). Le pays indépendant aujourd'hui est un des plus fermés du monde. A la fin des années 60, l'ancienne colonie italienne faisait encore partie de l’Éthiopie mais était restée en marge de l'explosion musicale addis-abebienne. Un guitariste de haut-vol fait cependant exception, Tewolde Redda que nous fait découvrir une compilation du label Domino Sound, sis à La Nouvelle-Orléans [on se procure le disque ici].
C'est d'abord et avant tout sur les traces d'Elvis que Tewolde Redda voulut se placer. Coiffure et jeu de guitare électrique dernier cri furent ses premiers attributs lors de ses débuts à Asmara. Rapidement, il ajouta cependant une dimension plus locale en intégrant des éléments de la culture populaire érythréenne. Il fut ainsi l'inventeur du krar (ou kirar) électrique, multipliant la puissance de cette harpe à cinq cordes traditionnelle, qui donne une extraordinaire étrangeté à certains de ses morceaux :
Regardez encore cette version d'un de ses tubes, "Shegai Habuni", avec orchestre pas moins que gigantesque. Nous sommes alors juste après l'indépendance de l’Érythrée en 1993.
Bref, il faut se jeter sur cette nouvelle merveille des 70's éthiopiques !
La Louisiane de Johnny Jenkins est un marais d'adoption. Le guitariste est en effet originaire de Macon en Géorgie (pas en Saône-et-Loire). Et oui, comme le jeune Otis Redding, qui d'ailleurs jouait quelquefois avec ses Pinetoppers et faisait office aussi de chauffeur.
C'est ainsi qu'un beau jour de 1962, Otis conduisit Jenkins à Memphis dans les studios de la Stax pour une session d'enregistrement mais il arriva que ce fut Otis qui prit le micro pendant une pause, qu'il enregistra alors "These Arms Of Mine" (avec Jenkins à la guitare) et que ce fut Otis Redding qui devint la plus grande étoile de la soul music. Jenkins n'enregistra quant à lui qu'un seul single pour le label, un instrumental génial au demeurant ("Spunky" en 1964), puis ce fut le temps d'un long silence.
Ce n'est qu'en 1970 qu'il revint sur le devant de la scène en homme des bayous inquiétant avec un album Ton-Ton Macoute sous forte influence de Dr John, qui venait d'enregistrer son séminal Gris-Gris. L'accompagnaient dans cette aventure Duane Allman et certains de ses amis (comme le génial Eddie Hinton placé pour une fois aux percussions). Le résultat est un disque de blues-rock hanté par le vaudou qui s'ouvre par une reprise de Dr John.
"I Walked On Gilded Splinters"
La version de Jenkins aura d'ailleurs une belle postérité, puisque Beck la samplera pour son premier tube "Loser". Ton-Ton Macoute compte quelques autres précieuses pépites comme "Sick and Tired" avec son pur groove de La Nouvelle-Orléans. A tomber par terre, plus encore que l'original de Chris Kenner :
"Sick and Tired"
Mais l'album entier est excellent! Je crois que je l'ai vu passer par là.
Plongée ce soir dans des parages peu fréquentées par nous (jusque-là), ceux de la pop magyare des années 60, qui révèle quelques pépites fort savoureuses. Commençons donc avec la coupe garçonne de Kyri Ambrus qui sort en 1969 un single plein d'énergie soul, avec un orchestre méchamment puissant pour seconder une voix, qui n'est pas très éloignée de celle de Rita Pavone.
Un petit tour aujourd'hui dans la Louisiane des labels les plus obscurs pour vous ramener une rareté délectable de soul tardive, en 1978, Satisfied, à laquelle les synthés donnent une touche de funk étrange.
Sur le chanteur peu connu, vous pouvez aussi aller voir la notice dédiée du riche blog de Sir Shambling (apparemment à l'arrêt). Vous y trouverez un autre morceau excellent, malheureusement "bippé" pour cause de protection des droits...
Voyage au pays de Douçamertume aujourd'hui. Tout se passe du côté du label Stax au milieu des seventies et se trouve aussi sur le volume 3 des mirifiques compilations Shaolin Soul. Les Dramatics ouvrent le bal avec un morceau poignant à l'intro géniale. Bruits de bateau qui craque et klaxons, le frêle esquif de l'amour ballote dangereusement ici sur la mer saumâtre du quotidien dans la grande ville. Freddie Waters a beau proclamer pour sa part que l'amour le rend insensible aux tracas inutiles, il est bien difficile de ne pas sentir l'inquiétude omniprésente sous la douceur des arrangements. Ou quand le volontarisme sentimental résonne un peu bizarrement dans votre cage thoracique...
Le flip total aujourd'hui sur la Cellule, après exploration d'une nouvelle compile soul à tomber à la renverse. Il s'agit du 4e volume de la série Shaolin Soul consacrée aux morceaux échantillonnés par le Wu-Tang-Clan, sortie à l'automne. Rien d'obscur ici donc, mais deux morceaux de 1967 qui vous vrillent les nerfs avec la douceur d'un marteau-piqueur de soie.
L'histoire est vieille comme le monde. La soul ne parle presque que de ça. Mais la perspective s'inverse facilement. Aujourd'hui, au choix, deux chansons de rupture, déchirées, déchirantes, dans la plus pure tradition :
Oui, à coup sûr, son sourire n'est guère plus rassurant que celui d'un piranha mais Mickey Lee Lane n'en a pas moins laissé derrière lui quelques merveilles (pour en savoir un peu plus, c'est ici). Comme il était aussi producteur et musicien versatile, il a lui-même enregistré ses quelques tubes et c'est aussi lui qui joue de tous les instruments dessus comme, par exemple, sur "Hey Sha-Lo-Ney", le morceau de soul foutrement puissant que la Cellule vous offre aujourd'hui :
Prenez votre courage à deux mains aujourd'hui et franchissez les 40e rugissants du mélodrame avec la Cellule et un classique absolu de la soul, une tempête sentimentale déchainée pour vous dans les studios de la Motown tout spécialement spectorisés. Le morceau n'est peut-être pas une découverte pour vous mais pourquoi ne servirait-il pas de bande-son à la lecture d'un poème bouleversant?
D'ailleurs ça tombe bien, pour le poème j'ai aussi une idée. Je vous propose un texte tiré d'un magnifique ouvrage édité par les non moins magnifiques éditions de L'Oie de Cravan, La fatigue des fruits de Jean-Christophe Réhe. Accrochez-vous, ça tangue aussi pas mal :
j'ai appris
à bien pleurer
je te le jure
j'ai compris l'importance
de marcher lentement pour mieux tomber
dans les plus belles craques du trottoir
j'ai appris à ne pas t'oublier
je te le jure
je ne veux pas t'oublier
mais je pleure je ne vois rien
je monte les marches en pleurant
je fais craquer l'escalier
j'élabore une longue stratégie
pour limiter le bruit des escaliers
vois-tu
le bruit des escaliers me suit depuis l'âge de quatre ans
le bruit des escaliers me suit quand je dors sur le dos
c'est une malédiction
je pleure je ne te vois plus
je pleure pour mieux te voir
tu ressembles à une pluie
à une belle averse
tu es cette pluie qui visse
les pôles à rideaux de mon appartement
une pluie qui a un coffre à outils
avec une drill et un marteau et tout ça
et moi je n'ai rien
je possède beaucoup d'avions de tintin
et c'est tout
je sais justement comment pleurer
avec une méthode précise
et je ne te vois plus
je t'entends visser
quelque chose dans le mur
j'ai peur de me perdre
dans l'un des trous que tu fais dans le mur
et je comprends que je suis déjà dans le mur
et que les trous me permettent de mieux respirer
et il n'y a pas assez de trous
et il n'y a jamais assez de trous
je te le jure
je ne veux pas t'oublier
je suis là regarde
je suis caché là quelque part dans tes cheveux
je suis un ours dans tes cheveux qui respirent fort
Une nouvelle danse! La plus dingo qui soit! La vache! Vous avez dansez le Twist, le Snake, puis le Monkey, oubilez tout ça : c'est le Cow qui fait sonner le plus fort les cloches célestes. Cette danse fera de vous une vraie bête à concours! Suivez-bien attentivement les indications de Bill Robinson et tout se passera comme sur roulettes!
Excursion fétichiste sur les pentes d'un emblème personnel, la Cellule vous convie aujourd'hui à suivre les pas de Mme de Staël (ou plutôt de Corinne, son héroïne) au bord du Vesuve.
« Le feu du torrent est d'une couleur funèbre ;
néanmoins, quand il brûle les vignes ou les arbres, on en voit sortir une
flamme claire et brillante ; mais la lave même est sombre, tel qu’on se représente
un fleuve d’enfer ; elle roule lentement comme un sable noir de jour, et
rouge la nuit. On entend, quand elle approche, un bruit d'étincelles qui fait
d'autant plus de peur qu'il est léger, et que la ruse semble se joindre à la
force : le tigre royal arrive ainsi secrètement, à pas comptés. »
Et pour vous donner du courage dans cette jungle minérale et incandescente, voici le groove solide entre tous du groupe maison du label Daptone, le Budos Band :
Que se passe-t-il quand une des chansons les plus mélancoliques de la country se trouve enrobée de la production soyeuse de Willie Mitchell et que la voix de velours d'Al Green vous sussurre qu'il est si esseulé maintenant que les larmes lui montent aux yeux? N'est-ce pas comme si la déprime vous prenait par la main tout doucement, que la corde vous sautait au cou comme un collier de pain d'épice, que le couteau vous racontait que votre gorge est faite du beurre le plus tendre?
Et que ressentez-vous quand les Cowboy Junkies promènent votre désespoir avec la même douceur mais sous le jour le plus crépusculaire que vous ayez jamais imaginé, dans la crypte hantée de leurs fabuleuses Trinity Sessions?
Et si Johnny Cash et Nick Cave s'entendaient pour vous retenir encore quelques minutes dans ce tunnel sans issue, mais avec une tonalité si apaisée que déjà vous savez que les anges sont comme des voisins de toujours seulement un plus doués pour les harmonies?
Et si Elvis, oui Elvis lui-même, mais en avec son costume blanc à paillettes chantait la chanson la plus triste du monde (c'est lui qui l'annonce ainsi) pour vous seul, alors comment fondrez-vous?
Vous souhaitiez décongeler votre coeur de pierre, et vous tenez le bon bout sans doute maintenant, mais attendez encore. Je vous emmène à la bringue déjantée organisée en votre honneur par mes chouchou d'Hurray For The Riff Raff.
Et enfin c'est le maître des lieux qui vous fait la révérence.
La Cellule fait des cadeaux particuliers cette année.
Comment une déclaration d'amour peut-elle être aussi poignante... L'absence est là en creux si présente qu'on croirait pouvoir la toucher du doigt. L'immense Solomon Burke nous amène dans des parages vraiment peu visités. C'était sur son avant-dernier album sorti l'année de sa mort. Il est tellement là. Il était pourtant déjà un peu ailleurs aussi. Pour chavirer. Pour chavirer encore une fois.
On n'est pas toujours obligé de suivre les modes au coup de sifflet de l'histoire. John Holt, par exemple, une des plus belles voix de la musique jamaïcaine n'était pas forcément pressé au début des années 70 de s'adapter à la nouvelle mode du reggae et d'aligner les chansons aux thèmes ultra-conscious. Dans la veine rocksteady classique dont il fut une des grandes stars avec le groupe des Paragons, il préfère continuer à produire des chansons d'amour inspirées par la soul américaine. Aucune raison de s'en plaindre, vous allez voir.
Voilà trois morceaux tirés de son album The Further You Look de 1973. Prévenons les puristes, la production est pleine de violonnades et autres artifices que la stricte morale réprouve mais que nous ne dédaignons pas du tout sur la Cellule.