La Cellule est d'humeur alpiniste aujourd'hui et vous propose de grimper par trois fois un des sommets mélodramatiques de la musique pop ultra-orchestrée.
Pour vous mettre en jambes, voici d'abord l'original du titre qui n'a pas encore acquis toute sa puissance en 1965 quand Franki Valli, qui tente alors l'aventure solo, l'enregistre :
Frankie Valli - The Sun Ain't Gonna Shine (Anymore)
Le morceau écrit par les plumes des Four Seasons acquiert cependant une toute autre dimension dès l'année suivante quand les Walker Brothers en font un des Annapurna du genre.
The Walker Brothers - The Sun Ain't Gonna Shine (Anymore)
Beaucoup plus récemment, Bruce Springsteen vient de tenter l'ascension avec succès sur son étonnant disque de reprises de 2022 qui rivalise de grandiloquence avec la version de 1966.
Bruce Springsteen - The Sun Ain't Gonna Shine (Anymore)
Les pommettes de Lulu! Leur malice espiègle! Sa façon de crier le rock'n'roll à quinze ans comme si elle en avait cinquante en bouteille! Lulu, c'est jubilatoire (jubilululatoire!) et imprévu quand elle sort son meilleur teuton pour vous titiller les esgourdes. Ça se passe en 1966 et l'Allemagne est affamée de tout ce qui vient d'Angleterre (et même d’Écosse en l’occurrence).
Lulu "Wenn Du Da Bist" (1966)
On ne résiste pas à la tentation de placer aussi deux classiques du tonnerre de dieu et de revenir aux débuts plus sauvages de Lulu (avec Jimmy Page qui fait des étincelles à la guitare).
Petit intermède littéraire sur la Cellule, au moment où je tombe sur d'anciennes notes de lecture qui semblent appeler une immédiate illustration sonore. Le livre en question est L'Amant de Lady Chatterley, grand livre dont l'importance est dissimulée derrière l'ampleur sociologique du "phénomène de société". Comme on sait, pour être un "phénomène de société", un livre (érotique ou non) n'a nul besoin d'être vraiment un bon livre. La preuve avec Emmanuelle pour ne rien dire des je ne sais plus combien de nuances de l'autre... Voilà des livres qui ont pris beaucoup de lumière en dépits de leur qualité toute relative mais qui touchaient une fibre sensible au moment de leur sortie, coïncidence qui tient surtout de la veine! On peut aussi observer l'inverse : d'excellents livres qui n'excitent plus guère l'intérêt parce que leur surexposition même a fini par en cacher la valeur aux lecteurs exigeants. Que pourrait-il y avoir à chercher dans ces bouquins dont on retrouve immanquablement nombre d'exemplaires défraichis sur le moindre étal d'occasion ? Le snob en nous se révolte contre cette mise à niveau qui vous place au même rang que de tant de millions de lecteurs lambda qui ont cru bon eux aussi d'en orner leur bibliothèque...
Pourtant, donc, L'Amant de Lady Chatterley est un excellent livre. Son seul grave défaut, malheureusement tout à fait incurable, est de laisser en plan le lecteur parce qu'il est resté inachevé à la mort de l'auteur. Tout le monde a bien sûr en tête son aspect transgressif en ce qui concerne la sexualité et sa façon de heurter de front les "conventions sociales" sur le sujet. Remarquez que j'ai mis conventions sociales entre guillemets. En écrivant l'expression, j'ai eu la nette impression de manier quelque chose d'extrêmement figé, une coagulation de sens lourde comme un cliché fourré au plomb. Il faudrait creuser pourquoi l'association de mots me gêne comme ça ce matin. Ce sera peut-être pour un autre fois... mais revenons au livre de D.H. Lawrence et sautons cavalièrement par-dessus la question sexuelle, certes parfaitement centrale dans le roman, mais qui n'a échappé à personne. Soulignons d'autres aspects et notamment celui de protestation contre la civilisation industrielle. La question politique qui anime le livre reste le plus souvent sous-jacente mais elle est quelquefois exprimée avec une grande force. Dans le détail, on trouve aussi des analyses très justes comme celle du caractère de lord Chatterley devenu un farouche partisan de l'industrialisation à outrance et qui se définit comme "anarchiste conservateur" (conservative anarchist, dans le texte) en annonçant ainsi de très près le cynisme social de nos actuels libéraux-libertaires (rien à voir en revanche avec "l'anarchiste tory" que Chesterton représente aux yeux d'Orwell ; Orwell qui ne s'est jamais défini de la sorte contrairement à ce qu'une légende a fait croire).
Pour boucler cette notule passablement bavarde, je voudrais placer une longue citation qui n'a rien à voir avec l'industrie ou la politique mais que je trouve bouleversante. Il s'agit d'un dialogue entre Constance "lady" Chatterley, et Mellors, qui vient de devenir son inoubliable "amant" et dont on apprendra progressivement que le passé l'a cruellement éprouvé. Peu après l'amour donc, on lit cet échange :
“ – Vous
ne regrettez rien, n’est-ce pas ? lui demanda-t-il, en marchant à côté d’elle.
– Oh !
non ! non ! Et vous ? dit-elle.
– Pas
ça ! Non ! dit-il.
Puis,
il ajouta, un peu plus tard :
– Mais
il y a tout le reste.
– Quel
reste ? dit-elle.
– Sir Clifford.
Les autres. Toutes les complications.
– Pourquoi
des complications ? dit-elle, déçue.
– C’est
toujours comme ça. Pour moi, comme pour vous. Il y a toujours des complications.
Il
marchait d’un pas ferme dans l’obscurité.
– Et
vous, est-ce que vous regrettez ? dit-elle.
– Dans
un sens ! répondit-il, en regardant le ciel. Je croyais en avoir terminé
avec tout cela. Et voilà que j’ai recommencé.
– Recommencé
quoi ?
– La
vie.
– La vie ! ” (D.H. Lawrence, L’Amant de Lady Chatterley
(1928), Plon, 1980, trad. Pierrette Fleutiaux et Laure Vernière, p. 140-141).
*
Pour l'illustration sonore, deux morceaux s'imposent. L'un est l'inusable "Oops I did it again" de Britney Spears dont Richard Thompson a fait une reprise que je vous recommande chaudement malgré toute les préventions que vous pourriez nourrir (cette note est vraiment d'un snobisme achevé, car quoi de plus snob que de prendre systématiquement à contrepoil celui des autres) :
Danser le jerk, le twist, le cha cha cha, on voit bien comment faire. Et même le chien, la purée de pomme de terre ("mashed potatoes"), le karaté, le chameau, l'alligator ou le watusi... enfin on peut se fier à son intuition et improviser ou trouver des modèles assez facilement. Mais voici qu'un groupe au nom improbable originaire de Lansing, dans le Michigan (semble-t-il) avec un seul et unique 45T à son actif, The King Louie's Court (la cour du roi Louie, avec un E), vous propose de danser "la colle" : Do The Glue. Et là, on est vraiment curieux, il faut bien l'avouer, de savoir comment vous vous en tireriez.
Anastasios, dit Tassos Chalkias (ou Halkias) (1914-1992) est le roi de la clarinette épirote. La comparaison avec des géants de la musique populaire comme Alice Coltrane ou Mulatu Astake qui accompagne la toute récente réédition du maître n'est pas galvaudée. C'est une grande chose que la musique de Tassos Chalkias! Dans le vaste océan inconnu (de nous) de ses productions, les fins connaisseurs de l'excellent label Radio Martiko viennent de faire réapparaître un ilot magnifique avec ses enregistrements réalisés en 1966-1967 pour un obscur label d'Athènes. C'est absolument sublime!
Écoutez donc, par exemple, cette dance d'Argyrokastro [sis de l'autre côté de la frontière en Albanie, si je ne m'abuse]
"I Ain't No Miracle Worker" des Brogues, est un classique garage entre tous. La Cellule vous en avez déjà entretenu là (ainsi que de la formidable reprise en italien par les Corvi). Aujourd'hui, c'est d'abord sous les jupes des Great Scots que nous allons chercher la version qui nous excite. Comme leur nom l'indique, les Great Scots sont un groupe canadien... mais de Halifax, en Nouvelle-Ecosse, tout s'explique. Précédemment nommés The Beavers et dotés d'une crête pré-punk étonnante, ils troquèrent, sous l'impulsion d'un producteur facétieux, cette panoplie minimaliste pour enfiler de merveilleux kilts d'origine douteuse garantie. Cela ne les empêcha pas de produire une musique hyper-tonique bien propre à dégeler vos sous-vêtements (si vous en portez évidemment).
The Great Scots "I Ain't No Miracle Worker" (1966)
Mais ne nous éternisons pas en terre anglo-saxonne et reprenons la route des adaptations exotiques. Il ne s'agit pas cette fois-ci d'une reprise proprement dite mais le thème est le même de toute évidence. Il ne s'agit plus d'être un travailleur miraculeux mais un gladiateur et nous sommes en Tchécoslovaquie cette fois-ci car, voyez-vous, c'est partout un peu pareil : il est assez difficile de répondre aux attentes démesurées. Et puis, non, n'insistez pas, Václav Neckář (le chouchou tchèque de la Cellule) refuse obstinément de faire de la gonflette.
Václav Neckář "Nejsem gladiátor" (1971)
Comme souvent, ça vaut le coup de faire marcher google translate (erreurs y compris). Regardez ce que ça donne :
Je ne suis pas Lamzelezo, ni Hercule.
Le temps est un temps sans temps.
Ils disent que ça ne vous dérange pas
que je fasse beaucoup d'erreurs.
A vos yeux, je ne suis tout simplement pas du tout du genre.
Je devrais être un héros et un bagarreur,
mais je suis juste un dormeur passionné.
J'écoute tes raisons
comme me jeter aux lions.
Je ne suis pas un gladiateur,
je ne suis pas un gladiateur
et je n'ai pas de lance ou de bouclier
et la bête j'en aurais probablement un peu peur.
Je ne suis pas un gladiateur,
je ne suis pas un gladiateur,
si tu le veux juste,
alors peut-être aller à un bal costumé.
Je ne serai plus jamais astronaute.
Si je commençais à boxer,
j'assommerais tout de suite,
Je ne suis tout simplement pas l'idéal
des rêves de tes filles,
j'ai juste mal à la gorge,
je vais succomber tout de suite
Je devrais être un héros et un bagarreur,
mais je suis juste un dormeur passionné,
J'écoute tes raisons
comme quand un lion me jette.