Le morceau est à peu près parfait. Enregistré pour l'émission de John Peel, le 10 avril 1984, il est livré moins produit que sur l'album "Red Roses For Me" qui sortira à l'automne suivant. Je crois que c'est encore cette version, plus directe, que je trouve la plus enivrante alors que le groupe s'appelait encore Pogue Mahone.
Rien de plus trompeur que le nom du groupe, ses quatre membres ne forment pas une famille (même si Susan et Terry Jacks étaient en couple) et le son ne correspond pas exactement à ce que l'on placerait spontanément sous l'adjectif poppy, mignon comme un chaton. A la place de la légèreté attendue, un goût prononcé pour la mélancolie et le mélodrame plus propre à la country qui s'exprime à plein sur une chanson de rupture parmi les plus poignantes que l'on connaisse. Sur un rythme trépidant, le désespoir chanté par Susan Jacks fournit un sommet du genre.
The Poppy Family "That’s Where I Went Wrong" (1969)
Dans l'escadrille des grands accordéonistes du musette, Marcel Azzola (1927-2019) tient une place éminente : un as parmi les as aux talents multiples et variés dont les premiers enregistrements datent des années 50. Pleine de tension, cette célèbre valse-jazz vous laisse vous faire votre cinéma.
Marcel Azzola - Règlement de compte (1954)
Marcel était natif de Ménilmuche. Allez, ça netour avec cette mazurka à variations, merveilleux classique dédié à la rue où Azzola est né (à l’hôpital Tenon).
Allez, c'est la rentrée : on se débouche les oreilles avec un musicien mozambicain du nom d'Aurelio Kowano dont on trouve cinq rares enregistrements merveilleusement chahutés sur une compilation dédiée à la tradition guitariste locale. On connaît cette perle rare qui illustre le genre du marrabenta grâce aux recherches du grand musicologue Hugh Tracey qui posa son matériel de prise de son aux alentours de Maputo vers 1956. Mais voici un échantillon pour vos oreilles curieuses.
Douceur, minimalisme, merveille évanescente et bouleversante, c'est peu de dire que j'aime ce morceau détaché de toute pesanteur. Louis Armstrong a enregistré le titre de King Oliver (dédié à un quartier excentré de La Nouvelle-Orléans) avec ses Hot Fives, le 29 juin 1928 à Chicago. Houlala, mais c'était il y a presque un siècle... Et oui!
Louis Armstrong & His Hot Fives "West End Blues" (1928)
Pour plus ample développement sur cet enregistrement qui a marqué l'histoire de la musique, voir par exemple ici.
Et voici une autre version par King Oliver lui-même, enregistrée 17 jours plus tôt à New York.
King Oliver & His Dixie Syncopators - West End Blues (1928)
La Cellule est d'humeur alpiniste aujourd'hui et vous propose de grimper par trois fois un des sommets mélodramatiques de la musique pop ultra-orchestrée.
Pour vous mettre en jambes, voici d'abord l'original du titre qui n'a pas encore acquis toute sa puissance en 1965 quand Franki Valli, qui tente alors l'aventure solo, l'enregistre :
Frankie Valli - The Sun Ain't Gonna Shine (Anymore)
Le morceau écrit par les plumes des Four Seasons acquiert cependant une toute autre dimension dès l'année suivante quand les Walker Brothers en font un des Annapurna du genre.
The Walker Brothers - The Sun Ain't Gonna Shine (Anymore)
Beaucoup plus récemment, Bruce Springsteen vient de tenter l'ascension avec succès sur son étonnant disque de reprises de 2022 qui rivalise de grandiloquence avec la version de 1966.
Bruce Springsteen - The Sun Ain't Gonna Shine (Anymore)
Il est temps pour la Cellule d'entrer en matière et de plonger enfin dans les merveilles du musette. Pourquoi ne pas débuter avec l'immense Jo Privat (1919-1996) qui nous guide dans les mystères de Paris?
Comme un morceau de rock'n'roll polonais vibrant dans une réalité parallèle... Nous sommes en 1965 et tout est un peu différent dans cette petite ville, où le héros (Zbigniew Cybulski) du film de Tadeusz Konwicki s'est retrouvé par hasard en sautant du train. La musique est du célèbre compositeur Wojciech Kilar qui malaxe la fièvre du rhythm'n'blues d'une manière flippante et inédite. La chorégraphie est vraiment incroyable.
C'est un minuscule îlot culturel et linguistique que la Cellule vous invite à visiter aujourd'hui : celui que représente les Caréliens installés dans la région de Tver (entre Moscou et Saint-Pétersbourg) depuis le XVIIe siècle (ils fuyaient alors l'invasion suédoise et les conversions au luthérianisme qu'elle impliquait). Ces Caréliens qui furent jusqu'à 150 000 au siècle dernier ne sont plus qu'une quinzaine de milliers à avoir conservé l'usage de la langue, proche cousine du finnois. Nos guides seront les gens de l'étiquette moldave, Antonovka Records dont le catalogue ouvre de merveilleux horizons aux oreilles avides de découvertes. En 2019, ils ont parcouru les villages de la région de Tver à la recherche des particularités musicales de cette petite minorité carélienne en cours d'absorption. En 2020, il en ont fait un très beau disque.
L'instrument phare de ce voyage est le merveilleux kantélé (dont nous avons déjà parlé ici). Les migrants du XVIIe siècle ne l'avaient pas emporté avec eux (pas sûr qu'il existât à l'époque) mais leurs descendants ne l'ont pas moins adopté à l'exemple de leurs cousins de la péninsule scandinave.
Deux morceaux interprétés par les adolescentes de l'ensemble Vihmane pour commencer. Le premier pour célébrer un mariage, le second intitulé les "cloches de Konevets".
Ensemble Vihmane "Suad'ban virži" (2019)
Ensemble Vihmane "Konevitsan kirkonvellot" (2019)
Sur le troisième morceau, toujours le même ensemble juvénile de kantélés mais avec une partie chantée.
Ensemble Vihmane "Šano, šano, varane" (2019)
Un virtuose du kantélé plus chevronné du nom de Kegri pour prolonger l"exploration, avec une autre version des "Cloches de Konevets", le monastère sur l'île du lac Ladoga, d'où sont originaires les Caréliens de Tver.
Kegri "Konevitsan kirkonvellot" (2019)
Puis, un morceau pour danser - essayez donc... Danse stellaire sans doute.
Kegri "Karielan tanca n°1" (2019)
Il y a quelque chose de merveilleusement libéré de la pesanteur dans cette musique, qui peut faire penser aux compositions de Virginia Astley, par exemple. Écoutez ce morceau dédié à la "pureté du matin".
Kegri "Houmnešpuhtahuš" (2019)
Et pour conclure notre excursion, une version express et a capella de l'Internationale en carélien de Tver. Je suis sûr que vous ne la connaissiez pas.
Quelle triste vie que celle du manœuvre [parti en immigration]
Oh, quelle déception, quelle désolation!
Loin des parents,
De ta fiancée et des amis,
Ça donne envie de pleurer, rien que de te souvenir
Tous les déchirements de la condition immigrée se retrouvent dans cette chanson du "bracero", le manœuvre, parti du Mexique pour tenter sa chance aux États-Unis et qui se retrouve blackboulé d'un état à l'autre dans une quête sans issue. Guitare hawaïenne, mariachi, yodel pour conclure sont les ingrédients musicaux de cette bourlingue désolée et conduisent le mélodrame à son apogée. Nous sommes en 1953 et le grand acteur, Pedro Infante, vient de graver un de ses morceaux les plus célèbres.
Pedro Valente con Mariachi Guadalajara - Canto del Bracero (1953)
Le premier morceau s'intitule "Chose n°4", le deuxième, "Chose n° 10", le troisième , "Chose n° 5", et ainsi de suite dix fois, dans le plus parfait désordre, jusqu'à "Chose n° 8" : des pans entiers de la Musique Populaire Brésilienne défilent à vos oreilles, qui n'en croient pas leurs yeux. Nous sommes en 1965, Moacir Santos vient d'enregistrer à quarante-et-un ans le premier album sous son nom, un des disques de jazz les plus jubilatoires, les plus aboutis et les plus variés de la décennie que la Cellule vous suggère d'écouter dans son intégralité sans rien perdre de ce grand classique.
La carrière musicale de Phương Tâm à Saïgon est météorique. A seize ans à peine, elle devient chanteuse professionnelle dans la capitale du Viet-Nam du sud, dans un pays en guerre où la présence américaine est toujours plus forte. Elle choisit de placer son répertoire sous l'influence directe de la puissance d'Outre-Pacifique, qui excite alors, il est vrai, les oreilles de la planète entière. La nuit, elle passe d'un établissement à l'autre, motorisée par son paternel qui la transporte de night-club en night-club dans la partie huppée de Saïgon. Puis l'amour arrive et l'arrache à cette vie à 100 à l'heure et Phương Tâm plaque tout, à 21 ans, pour une relation interdite avec un toubib de l'armée. En deux ans, de 1964 à 1966, elle a cependant eu le temps d'enregistrer de nombreux hits qui auraient pu rester ensevelis dans les décombres de l'histoire (l'exil d'un côté, le puritanisme intransigeant des viet-congs de l'autre se conjuguant pour faire disparaître les traces de cette aventure musicale) sans l'obstination de sa fille qui découvrit tardivement - et d'abord avec incrédulité - cette facette de la vie se sa chère maman. Une très bonne compilation sous l'étiquette Sublime Frequencies est née de sa quête (vous la trouverez ici). Plonger donc dans le bain avec un de ses morceaux les plus toniques :
Phương Tâm -
Có Nhớ Đêm Nào (Souviens-toi de la Nuit) [1964]
Autre facette fascinante de cette discographie nocturne :
Le mec faisait de la musique dans un groupe avant (c'était le batteur d'un groupe de surf, les New Dimensions), il en fera aussi après (ce sera celui des Smokestack Lightnin') mais en 1967, il enregistre sa seule et unique galette sous son propre nom. Y figure un des hymnes longtemps perdus du garage. D'abord uniquement distribué comme disque promotionnel de l'étiquette Valiant, le morceau ne rencontra pas son public immédiatement, mais finit par se retrouver sur de nombreuses compils et par être réédité en single en 2020. C'est un des brulots les plus incendiaires de l'époque :
La France n'a pas forcément réagi au quart de tour mais il fallait bien que quelqu'un s'y colle et ce fut un batteur un peu rondouillard et barbichu, originaire de Sète qui alluma la mèche. Nous sommes en 1956 et il s'agissait d'être dans le coup quand le jazz-band s'avisa enfin de jouer rock'n'roll quelques dizaines de mois après qu'un jeune type au sex-appeal renversant ait lancé les hostilités du côté de Memphis dans la vallée du Mississippi. Jean-Baptiste Reilles, la quarantaine déjà bien avancée, saisit alors l’occasion par les cheveux et enregistre un certain nombre de faces pour l'étiquette Versailles, qui postulent avec d'excellents arguments au titre de premiers disques de rock'n'roll hexagonaux, ce qui ne tournait certes pas nécessairement encore très rond dans les esgourdes du grand public et pas plus à vrai dire dans celles plus distinguées des esthètes amateurs de jazz. Dans cette première rafale, une ode à la dipsomanie la plus résolue se distingue par son radicalisme esthétique. La chose secoue, on vous prévient mais, sans conteste, c'est largement mieux que de se casser une patte.
Mac Kac & His French Rock'n'Roll "J'vais m'en jeter un derrière la cravate" (1956)
Dans la catégorie OVNI, celui-ci se pose là comme une fleur. Le projet est tout simple : il s'agit d'un disque pour vos plantes vertes que le compositeur précurseur de musique électronique Mort Garson a composé en 1976. Pour se le procurer, il fallait cependant être au bon endroit au bon moment puisque la galette était réservée aux acheteurs d'une plante d'intérieur dans un magasin de Los Angeles nommé Mother Earth, qui semble le commanditaire de la chose (les acheteurs d'un matelas Simmons auprès d'un point de vente Sears y eurent cependant aussi droit). La suite de morceaux s'appelle Plantasia et voici la liste des titres (entre crochets nous ajoutons le nom savant de la plante pour que vous puissiez fournir à votre plante préféré le morceau qui lui est spécialement dédié en minimisant les risques de vous tromper).
1. Plantasia
2. Symphonie pour la plante araignée [Chlorophytum comosum]
3. Blues des larmes d'ange [Soleirolia soleirolii]
4. Ode à la violette africaine [Saintpaulia]
5.
Concerto For Philodendron & Pothos
6. Rhapsodie en vert
7. Swingin' Spathiphyllums
8. Vous n'êtes pas obligé de promener un bégonia
9. Ambiance douce pour adiante
10. Musique pour apaiser la plante serpent sauvage [Sansevieria trifasciata]
Mais, une fois n'est pas coutume, voici le disque en entier :
PS : L'album a été réédité en 2019 sur l'étiquette Sacred Bones Records. Merci à François P. pour l'improbable découverte.
Aujourd'hui la Cellule plonge tête baissée dans un champ musical qui ne manquera pas de faire frémir certains : l'accordéon tyrolien. Comme on n'y connaît pas grand chose, On cale notre rétroviseur et on se laisse d'abord embarqué par un morceau qui nous a accroché l'oreille au hasard d'une compilation.
Difficile de donner des informations sur ce premier morceau. Celles qu'on trouvent sur la toile sont rares et partiellement contradictoires. Un duo d'accordéons (les frères Mikulas) joue avec un guitariste (Franz Zurst). Tous sont originaires du Tyrol. Nous sommes en 1931 ou peut-être en 1937. Le disque est sorti chez Polydor, étiquette où l'on trouve deux autres rares morceaux du trio. Le compositeur est Rudolf Strohmayer. Voilà tout. Sinon, la compilation où nous l'avons déniché ("Accordions of The World") est très recommandable, même si son livret n'est pas très bavard, on l'aura compris.
Nous avons trouvé une version récente par un ensemble du genre folklorique tout à fait classique.
Jagawirtmusi -Wiener Heurigen Marsch (2021)
Et puis pour changer, voici un autre groupe de musique tyrolienne beaucoup moins à cheval sur les conventions. Le folklore est ici secoué avec une autre énergie et le morceau est devenu un temps, à la maison, l'hymne national d'Amélie (deux ans). On vous aura prévenu.
Quand Little Anthony rencontre Sam Cooke en 1959 à New-York, ce sont pas tout à fait deux générations qui entrent en contact, mais presque. Jerome "Little" Anthony Gourdine, à tout juste dix-neuf piges, est le leader d'un groupe de doo-wop qui vient de changer de nom - les farceurs ("Jesters") sont devenus les Imperials tout de même plus majestueux - et qui est sur le point de se transformer en machine à tubes qui vont squatter les charts pop du début des 60's. Sam Cooke, de dix ans son aîné, est quant à lui tout en haut de l'affiche, considéré depuis longtemps comme l'un des plus grands musiciens noirs que l'Amérique ait jamais enfanté. Les puristes ont pleuré sa désertion du circuit gospel mais sa popularité est immense. La collision imprévue de l'étoile à son zénith et de la jeune pousse donne naissance à un des morceaux les plus intenses de la période (qui détonne passablement dans la discographie du petit Anthony).
Little Anthony & The Imperials - I'm Alright (1959)
Je sais, ce n'est pas très original pour quelqu'un de ma génération (et c'est un indice fort pour déterminer quelle est ma génération si vous ne la savez pas), mais j'ai vraiment beaucoup écouté les Smiths quand j'étais au lycée et bien sûr j'étais extrêmement impressionné par les intros du groupe. Sauf qu'aujourd'hui, je viens de découvrir que ce n'est peut-être pas Johnny Marr et les autres qui ont inventé les intros incroyables qui signent plus que quoi que ce soit d'autres le son des Smiths. On dirait bien que c'est plutôt Badfinger six ans avant que Morrissey ne rencontre Johnny Marr. Écoutez les 16 premières secondes de "Know One Knows", c'est stupéfiant (et le reste vaut aussi la peine mais pour d'autres raisons).
Parce que cela fait bien trop longtemps que l'on ne s'est pas remis Googoosh, la grande chanteuse iranienne, entre les oreilles sur la Cellule, voici une déchirante chanson d'amour impossible dont l'amertume s'insinue insidieusement sous votre cage thoracique et ne vous lâche plus.
On commence l'année sur la Cellule par un très haut sommet de la MPB (mais un sommet qui se monte en douceur) avec Cantiga de Longe d'Edu Lobo. S'il fallait un prétexte, on pourrait le trouver avec ce morceau aussi merveilleux que surprenant :
Rancho de Ano novo (1970)
Ce Ranch du Nouvel An serait alors le point de départ d'un voyage plein de mélancolie, somptueux cependant :
au début de la nouvelle année
je reviendrai te chercher
voilà le nouveau bateau
qui est tombé du ciel dans la mer
On entend la corne de brume qui appelle. Le signal est déchirant, on ne peut plus reculer mais c'est sur l'album intégralement qu'il s'agit d'embarquer. Edu Lobo n'y est pas seul : le Quarteto Em Cy l'accompagne et aussi (entre autres) le percussionniste Airto Moreira ou l'arrangeur et pan-instrumentiste Hermeto Pascoal idolâtré par Miles Davis. La production du disque est sans doute une des choses les plus précieuses qui soit. Jazz, pop, musique nordestine, bossa, Edu Lobo a recours à tous ces ingrédients mélangés selon des proportions extraordinairement originales. Tout est ici impressionnant de maîtrise, de délicatesse, de créativité. De ces chansons de loin, pleines de nostalgie, on ne revient pas vraiment.