mercredi 13 mai 2026

Amertume : Markos Vamvakaris

 


Il y a peu de choses aussi âpres, aussi amères que les morceaux et l'inspiration de Markos Vamvarakis (1905-1972), un des plus grands joueurs de bouzoukis grecs souvent considéré comme le patriarche du rébétiko. Il y a peu de choses aussi puissantes musicalement non plus. Son autobiographie composée à partir d'entretiens à la fin des années 1960 a été traduite récemment en français chez les Fondeurs de briques. Lecture fascinante mais éprouvante car rien n'a été lissé ici et surtout pas les récriminations de Markos contre ses concurrents ou les femmes, et ce coureur de jupons invétéré en a connu beaucoup... Venu de l'île de Syros, Markos s'installa à Athènes où il travailla notamment dans les abattoirs avant de se consacrer plus exclusivement à l'art du bouzouki et de la défonce dans les tékés du Pirée. Jalousie, haschich, désespoir, sont les thèmes de ses chansons ; "chansons de chagrin" que Markos affectionne et qu'il compose souvent au plus profond de la mélancolie. Ses premiers enregistrements sont séminaux. "Les années 1930, pour moi, c'est une période dorée. C'est là que j'ai composé mes plus grands morceaux. Mon seul ennui, c'était mes déboires avec ma première femme. J'avais un chagrin terrible, qui m'a rongé pendant des années. Même si moi, le chagrin, ça m'aide dans mon travail, parce que quand je suis triste, j'écris mieux, plus facilement. Sachant qu'à côté de ça, j'étais constamment défoncé" (p. 261). Écoutez donc ce morceau enregistré en septembre 1935 pour Columbia avec son rythme lancinant marqué par le  frottement du komboloï contre un verre. 

Markos Vamvarakis - η γυναίκα μου ζηλεύει (ma femme est d'un jalousie) [1935]

 Pas de répit, avec cette chanson enregistrée en janvier 1935.

Markos Vamavarakis - πειραιώτικος μανές (είναι πικρός ο θάνατος) (la mort est amère) [1934]


L'autobiographie de Markos se recommande pour la traduction des morceaux et l'insertion d'un merveilleux CD reprenant le disque réédité par Mississippi Records, impeccable comme toujours. Elle est dédiée à la mémoire de Marc Tomsin pour lequel on a une pensée.

 

 

 

 

 

vendredi 1 mai 2026

Tubes jazz et autres merveilles en direct de Radio Lusaka : Alick Nkhata (1950, 1952)

 


C'est peu de dire que Mississippi Records nous gâte avec ses rééditions de musique africaine (entre autres merveilles dénichées). En ramenant à la surface une très belle sélection de titres d'Alick Nakhta (1922-1978), c'est à l'ambiance des années précédant l'indépendance de la Zambie que l'étiquette nous fait gouter avec une formidable qualité du son, inconnue des compilations antérieures. Alick Nakhta fut la figure majeure de la radio nationale et un pionnier de la production musicale à Lusaka après des débuts comme assistant d'Hugh Tracey, le Lomax de l'Afrique australe et de l'est (pour un aperçu biographique, voyez par exemple ici). La musique est à la fois moderne (influencée par le jazz, les harmonies pop comme par la country) et ancrée dans les traditions locales, bemba en particulier. Le mélange n'est pas très éloigné de ce que l'on produisait en Afrique du sud à la même époque. Difficile de trouver plus joyeuse façon d'entamer le mois de mai. Voici donc trois titres pour réguler l'équilibre de vos humeurs peut-être altéré par le chaos environnant et grimper au moins un moment au niveau "au beau fixe" de votre baromètre personnel.

Un tube de jazz des plus euphorisants pour commencer : "Kalindawlo Ni Mfumu" [1952]

Puis un morceau bilingue irrésistible avec son clavier acidulé : "Shalapo" [1950]

Et enfin un nouveau grand succès jazz pour vous faire sautiller le cœur jusqu'à la fin de la journée : "Imbote" [1950]

 


 

 

 

 

 

 

jeudi 9 avril 2026

La transversale la plus improbable : oh ces flûtes du Cambodge à l'Irlande!

 

Le morceau se trouve sur cette merveilleuse compilation que l'étiquette Dust-to-Digital a concocté à partir d'enregistrements 78 tours des années 1920 à 1950 récoltés à travers toute l'Asie du sud-est. On dit le livret prodigieux mais comme je n'ai jamais eu accès à ce coffret que par ce ce que Bandcamp permet d'en connaître, je n'en parle que par ouï-dire. Quant au morceau, je ne peux vous donner que des informations minimales à son sujet, c'est-à-dire qu'il s'intitule "Phleng Boran" et qu'il est joué par l'ensemble Sak Som Peo, originaire du Cambodge.

 

Si ce morceau m'a tant intrigué au milieu de cet ensemble dépaysant, c'est qu'il me rappelait quelque chose de beaucoup plus familier. Ces flûtes (sont-ce bien des flûte d'ailleurs?) me semblaient parentes extraordinairement proches de celles qu'on fait sonner en Irlande, vous ne trouvez pas vous aussi?

Je vous mets un morceau des Pogues, comme par hasard, pour comparer.

The Pogues - Streams of Whiskey [1984] 


On parle régulièrement de plagiat par anticipation sur ce blog, on pourrait tout aussi bien parler ici de plagiat commis sur des planètes différentes. On peut aussi dire le Cambodge, c'est l'Irlande et vice-versa!

 

 

mardi 31 mars 2026

Des nouvelles de la guerre : Lightnin' Hopkins (1950)


Nous sommes vraisemblablement en 1950 (l'enregistrement ne sortira qu'en 1970) et les bruits de bottes persistants sur fond d'apocalypse nucléaire inspirent à Lightnin' Hopkins ce morceau qui résonne bizarrement dans notre époque, alors que les grands démâtés ont pris le gouvernail et que la guerre revient faire son nid dans nos vies.

 Lightning Hopkins "War News Blues" [1950]


 

Quand tu ouvres la radio tôt le matin, des mauvaises nouvelles tous les jours

Oui, j'ai été prévenu les ennuis arrivent

Les pauvres petits enfants viennent en courant et pleurent : "Whoaa, maman, maman, qu'est-ce qu'on doit faire maintenant?"

"Oui", répond-elle "Il ne reste plus qu'à prier, les enfants, la même chose arrivent à maman aussi"

*

 

Je vais me creuser un trou, au matin, le creuser bien profond dans la terre

Comme ça, s'il arrive qu'une bombe tombe à côté quelque part

Je n'entendrais pas l'écho quand ça pètera.  

 

 

You may turn your radio on soon in the morning, sad news every day
Yes, you know I got a warning trouble is on its way.  
Poor children running, crying, “Whoa, mama, mama, now what shall we do?”
 “Yes,” she said, “You’d better pray, children, same thing is happening to mama too. 

 I’m gonna dig me a hole this morning, dig it deep down in the ground
So if it should happen to drop a bomb around Somewhere
I can’t hear the echo when it sounds. 

 

Sur Lightning Hopkins et ses chansons dédiées à la guerre, allez donc voir là, un intéressant texte de Joe W. Specht.


 

lundi 23 février 2026

Un tour au Malawi avec le Madalitso Band

 


Jamais encore la Cellule n'avait rendu visite au Malawi, ce petit pays enclavé d'Afrique australe. Il était temps! Yobu Maligwa et Yosefe Kalekeni forment un duo épatant qui a débuté dans les rues de Lilongwe avant de s'envoler pour une carrière internationale soutenue par l'étiquette genevoise, Bongo Joe. Yobu Maligwa joue du babatone, une étonnante contrebasse à une seule corde qui produit un effet aussi sautillant qu'hypnotique. Yosefe Kalekeni fournit la mélodie avec une guitare à quatre cordes curieusement appelée banjo malawite et appuie le rythme avec un tambour couvert de peau de vache que l'on frappe du talon. Voici deux pépites qui fournissent aussi le titre des derniers albums du groupe. On commence par se dégivrer avec "Musakayike" qui donne une idée plus brute du son de la Banjo Music, selon le nom générique local.

 Madalitso Band "Musakayike" [2022]

 [Si vous ne pouvez accéder à la vidéo, le morceau est disponible sur bandcamp c'est le 1er morceau de l'album] 

Et on passe au dernier opus avec une production (un peu) plus touffue. 

Madalitso Band "Ma Gitala" [2025] 

 
 [Si vous ne pouvez accéder à la vidéo, le morceau est disponible sur bandcamp : c'est le 3e morceau de l'album]
 
Mais il faut les voir à l’œuvre, par exemple sur la vidéo d'un simple sorti en 2020, toujours chez Bongo Joe, qui nous fait aussi voyager bien loin.
 
Madalitso Band "Ndalakwanji" [2020]
 

 


 
 
 
 

vendredi 20 février 2026

Feu! dans le salon de Boyd and Ruth May Rivers (1978)

 


Nous sommes dans le salon de Boyd et Ruth May Rivers à Canton dans le Mississippi, le 30 août 1978. L'équipe formée par Alan Lomax, Worth Long et John Melville Bishop a organisé l'événement. La caméra est mise en marche : Feu! A-t-on jamais filmé gospel domestique plus habité?

Boyd et Ruth May Rivers - Fire in My Bones [1978]

 

 

PS : L’enregistrement se trouve sur l'indispensable compilation de Mississippi Records : Alan Lomax's American Patchwork.

 

 

dimanche 15 février 2026

Complot calypso : Zinah (1970) de Mighty Sparrow

 

Cela fait bien trop longtemps que nous n'avons parlé du Puissant Moineau, l'indétrônable Roi du Calypso. Piochons donc dans la pléthorique discographie de Slinger Francisco pour dénicher un des plus puissants morceaux du vigoureux passereau, la chanson d'ouverture de l'album Calypso Time (1970) par exemple :  "Zinah" où l'exposé d'un odieux complot en créole trinidéen (avec une base de français donc) justifie un déchaînement d'euphorie sans précédent. 

 Mighty Sparrow - Zinah (1970)